La physiologie possède un penchant constitutif et inépuisable qui semble l’orienter vers l’extériorité, dans un mouvement originel vers le dehors. En effet, le corps est le lieu privilégié où se nouent les rapports anthropologiques fondamentaux, rapports à la nature, à l’individu, à la culture, à la société. Avec la modernité, le corps est définitivement distinct du sujet. Il acquiert alors un statut d’objet sur lequel peut s’exercer une propriété individuelle.

« Le schéma fondamental consistait à dire en simplifiant un peu : je suis une personne et je possède un corps. Mon corps a une réalité matérielle, il a des dimensions et occupe donc une position dans l’espace. Mais ma raison, mon esprit, ma conscience, mon je ou mon moi ne sont pas matériels et n’ont pas de réalité dans l’espace. La raison et l’entendement, l’esprit et la conscience ont leur siège dans mon corps, mais ils sont différents de mon corps. » Norbert Élias, La Société des individus

Or, toucher un corps, ne serait-ce que du regard, n’a plus rien de simple, d’innocent. En effet, le toucher est limité, parce qu’il est codifié par toute société. Bien que le toucher soit un acte important dans le quotidien, il est devenu si rare qu’il entre désormais comme outil dans la thérapie, pour créer progressivement un espace de rencontre. Cette rencontre se fait dans l'intentionnalité et la corporalité. En effet, le corps a perdu son évidence de médiateur de l'être au monde (par le refus, le déni, le refoulement, l’oubli, consciemment ou non). L'homme l'a relégué au deuxième plan (parfois même aux oubliettes) pour privilégier la puissance de l’intellect, de la parole.

S'intéresser au corps, le sien mais aussi le corps de l’autre, en les considérant comme moyens d’évolution, parfois thérapeutiques, nécessite une présence marquée par l’intentionnalité pour dépasser la corporéité (fonctionnement relationnel et émotionnel du corps) au profit de la corporalité (globalité psychocorporelle). L'intentionnalité de la rencontre n'est pas seulement conscience, mais intuition, c’est-à-dire conscience modifiée ou spontanée, au cours de laquelle notre présence est capable de transcendance.

La transcendance est une forme de rapport entre les êtres ou les choses. Prenant place dans l'immanence, où, par définition, tout est relié à tout, les deux aspects de la transcendance sont la séparation (discontinuité) et la hauteur (hiérarchie) d’un être par rapport à un autre être. La transcendance est déjà une autre dimension spatio-temporelle, l'accès au cosmique et au primitif, c'est l'espace du dépassement de l'illusion du Moi (petit rappel de la vision bouddhiste : Le monde est éphémère et illusion. Le moi est éphémère et illusion. Le nirvâna (« paradis ») est la dissipation de l’illusion). Cet espace est un aboutissement, l'état de méditation, l'espace ultime qui permet le changement, les transformations. La transcendance est donc un état de grâce, un état d'ouverture. La liberté des personnes et de leurs relations est possible grâce à la transcendance, condition la plus essentielle, qui leur permet de s'élever et de se rencontrer en un même temps. La BioMouvance, par un ensemble de techniques du corps permet de sortir de soi, de se transcender, pour conduire à l’extase (et non à la transe!).

Dès que la proximité s'installe entre les êtres, apparait alors une autre forme de discours qui privilégie l'émergence émotionnelle, les libérations énergétiques. En accédant à cet espace de proximité, on accède au donner et au recevoir. Énergie, sensations et flux peuvent circuler et apaiser, mettre en confiance. Le contact devient plus profond, plus émotionnel, plus énergétique.

« Il y a plus de raison dans ton corps que dans l’essence même de ta sagesse. »Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

« Une intensité étrange, faite de concentration et de souplesse, habite les participants. À Paris, on dansote du bout des pieds pour ne pas se faire d’auréoles sous les bras, eux s’immergent dans la déferlante sonore. Rien à voir avec les timides menuets pour chiens de faïence des Bains-Douches et du Palace, ces antithèses de la liberté festive. Il n’y a guère que les afters homo du dimanche pour connaître un semblant de sincérité physique (…) Mais là aussi personnes n’iraient danser en groupe pour construire enfin, par-delà son indécrottable individualité, ce parfait concerto physique où l’on me convie ce soir. »Vincent Borel, Le Ruban noir, Arles, Actes Sud, 1995

La BioMouvance met le participant en condition à la fois mentale et physiologique pour lui permettre de redécouvrir son corps, c’est-à-dire de découvrir qu’il n’A pas un corps, mais qu’il EST un corps. Elle aménage un espace et un temps dans lequel le corps se trouve remit en scène, remit en avant. Le corps est replacé au cœur de l’action, il est exposé.

Dans la BioMouvance, le participant n’est plus une identité sans corps. Le corps est vécu alors sur un nouveau mode, non plus comme l’outil d’une maîtrise sur le monde, sur autrui et sur soi, mais plutôt comme le foyer rayonnant d’une pleine présence au monde, à autrui et à soi. À la formule cartésienne du je pense donc je suis, qui fait l’impasse sur le corps, la BioMouvance rétorque à partir du corps et par le corps je bouge donc je suis, sujet moins raisonnable, mais plus incarné donc.

La BioMouvance n’est pas un art, elle est affranchie du geste esthétique (autant que du geste séducteur, sauf envers soi-même !). La BioMouvance se pratique à corps perdu, c’est d’abord un geste inutile, un pur mouvement physique, une sincérité physique pour une synchronie sociale. C’est par le même geste que le participant découvre une nouvelle relation au corps et découvre le corps comme nouveau mode de relation sociale. Le corps en est simplement le terrain propice, alors que le mental reste retranché dans la plus extrême passivité. Premier contact, c’est l’échange infraverbal du corps (dialogue des corps), qui va être perçue par les uns comme demande tacite des autres.

Dans l’espace et la temporalité de la BioMouvance, ce qui se manifeste est une coïncidence des corps en mouvement, une vibration commune. La BioMouvance est une expérience collective, une mise en commun des individualités corporelles, comme dénominateurs communs d’une libre expression de soi.